PB PROJECT: IT’S RAINING ON PROM NIGHT

Vernissage: 05 septembre 2024 - 18h à 21h
05 septembre - 26 octobre, 2024

De Dancing Queen à Drama Queen il n’y a qu’un pas.

Les lumières ont été rallumées, la nuit édulcorée se dissipe et laisse place aux désillusions. Ce que personne ne voyait, dans la pénombre stroboscopique et sa brume artificielle, des émanations sonores, émotives de la musique adolescente, se révèle à nous avec une légère dissonance. Les murs habituellement blancs immaculés sont intégralement recouverts de rideaux à franges argentées, objet pop et festif digne d’un bal de promo américain. Reflétant les lumières de la nuit, ces beaux rideaux désormais éclairés par les néons de la galerie ne sont finalement que des décors bon marché et kitsch.

Cette mise en scène nous dévoile alors 7 portraits quelque peu atypiques. On entendrait presque les cris pathétiques émanant de la grande image qui orne le mur de droite. Cette image, c’est peut-être la figuration du sentiment capté, dans un moment de détresse incontrôlé, sous pression, d’un total breakdown. Des filles qui pleurent, en pleine crise existentielle. D’autres se cassent la figure. Ce moment qui auraient dû être la consécration du rôle que l’on attend d’elles : des jeunes filles parfaites et souriantes en tenues sportives à l’effigie de leur lycée, accomplissant une figure d’acro-gym dévoilant avec sensualité les plis de leurs cuisses : l’ultime symbole de la victoire érigée. Raté. Elles ont échoué et la grâce de leurs mouvements s’écroule en même temps qu’elles. Une fille au téléphone va se prendre un ballon en pleine tête. Le spectateur ne peut qu’anticiper le pathétique sort (et non moins drôle) de cette pauvre Gretchen (Mean Girls, 2004). La posture affirmée, dans un instant, va ridiculement se défigurer. Désormais il ne reste plus qu’à se morfondre dans son canapé vêtue d’un pyjama et avaler une bombe de chantilly, se rêvant en Jessica Alba (déguisée en Jessica Simpson). Les breakdown aussi nécessitent leur tenue d’apparat, leur attitude de circonstance.

Morgane Ely renverse le piedestal sur lequel trône la reine du bal pour enfin ériger toutes celles dont la soirée s’est mal terminée. Celles que personne n’a invité à être sa cavalière et qui, une fois la fête finie, se résignent à passer le balai sur le remix de Girls Just Want to Have Fun, par Buzzy Lee. Celles dont le cœur est brisé par un crush qui s’est finalement entiché d’une autre. Celles dont la robe s’est déchirée en dansant et qui se sentent complètement ridicules. Pourtant, cette mise en scène est bel et bien la célébration des reines déchues, dont les portraits sont parés de l’unique vestige de la fête : les rideaux scintillants. Ne seraient-ils pas les larmes qui coulent un soir de bal de promo* ? Assumer la défaite et en rire, glorifier la vulnérabilité teintée de mélancolie. Les échecs sont finalement des réussites en devenir et Morgane Ely choisit de les célébrer pour nous le rappeler.

Cette exposition est sans doute alors une allégorie feministe : ces figures féminines ne seront pas esclaves de l’image que l’on attend d’elles (Morgane Ely, Britney Spears shaving her head bald (2007), 2021). Il n’y aura pas d’injonction à montrer les femmes telles des créatures sans défaut, sans faille, se parant d’un sourire lisse, figées dans un instant de perfection et de beauté. « So you’re breaking up with me because I’m too blonde? » ironise alors Elle Woods (jouée par Reese Witherspoon) dans Legally Blonde (2001). L’adolescence américaine fantasmée à travers les écrans puise dans l’imaginaire d’une génération bercée par les Teen Movies américains, les comédies Girly et l’âge d’or des sitcoms. Bal de promo, pom-pom girls, miss America et love story : Teenage Dream stéréotypé à l’image d’Alicia Silverstone (Clueless, 1995) ou bien Sissy Spacek (Carrie, 1976). Mais avec cette dernière, on bascule alors dans le Teenage Nightmare que Morgane Ely adore tout autant et qu’elle ironise (Morgane Ely, Fangoria, 2023 – Gorezone, 2023). Une autre image montre une reine de beauté, couronne, sceptre, sans oublier la coiffure ultra laquée à l’américaine : le paroxysme d’un idéal de beauté quelque peu moqué par la photographie prise au moment où la miss esquisse une grimace. Les pleurs de joie d’avoir été sacrée reine ? Ou bien ceux de celle qui n’est arrivée que deuxième ? Nous ne savons pas vraiment, et qu’importe. Incarnerait-elle peut-être la glorification du pathétique ? À l’instar de la mise en valeur de la vulnérabilité, du pathétique drôle, et de la dérision, ces images redéfinissent les paramètres de ce que serait une image noble. Une rupture totale avec les codes de représentation des portraits féminins.

Morgane Ely réalise des gravures sur bois permettant initialement des impressions en multiple, issue de la technique de l’estampe traditionnelle japonaise. Un pratique rigoureuse et codifiée dans les gestes, aussi bien que dans les sujets et dont elle tend à s’éloigner par le choix d’images pop, captures d’écran qu’elle sélectionne aussi bien dans le cinéma qu’en écumant internet. Une image enregistrée en une fraction de seconde prendra des heures à réaliser en gravures. Elles deviennent alors les “belles contrefaçons” des images initiales anecdotiques. Les matrices en bois bombées en couleur fluo et enduites d’encre sont les seules traces de ces images, elles en deviennent l’œuvre unique et ne sont plus destinées à imprimer. Toutes les femmes ne connaîtront pas l’effet que ça fait d’être élue reine de beauté. Mais une chose est sûre, toutes se reconnaîtront dans au moins une des œuvres de Morgane Ely.

— Céline Furet

* It’s Raining on Prom Night, le titre de l’exposition renvoie au titre éponyme de la chanson de Cindy Bullens que l’on entend dans Grease (1978).