PB PROJECT: Un corps qui tient

Vernissage: 18 avril 2026 - 15h à 20h
18 avril - 06 juin, 2026

Pour Tatiana Gorgievski, peindre est une manière de se confronter au réel sans passer par le filtre du discours. Ancienne élève de l’École Normale Supérieure en philosophie, elle délaisse l’analyse théorique pour explorer une vérité qui ne s’énonce pas, mais qui s’éprouve par les sens. Son travail se construit dans un rapport profondément introspectif : la toile devient le réceptacle d’une recherche intérieure où l’image n’est pas préméditée, mais extraite de la matière. Dans cette pratique de l’immédiateté, sans esquisse ni projet arrêté, elle laisse la couleur investir le support de manière aléatoire, puis s’empare des formes qui en émergent pour les approfondir. Dans ce dialogue avec la matière, les qualités physiques et épidermiques de la peinture suscitent l’émotion et guident le mouvement de la création.

Ses toiles ne cherchent pas à illustrer une narration préexistante ; celle-ci n’apparaît bien souvent qu’après coup. Il s’agit de rendre sensible une présence brute, qui se passe d’explications. Sa peinture est une expérience de l’instinct, un corps-à-corps avec la matière où l’image se substitue au concept pour toucher à la chair même du réel. Les figures qui surgissent habitent une zone de flottement, là où la présence s’affirme avec force au moment même où elle menace de disparaître. En suspendant toute certitude, Tatiana Gorgievski laisse cohabiter des états ambivalents : la tendresse se mêle à une forme de brutalité latente, et l’élan du désir semble indissociable d’un sentiment de perte.

Si ses recherches passées exploraient le morcellement ou la fusion des corps dans des espaces contraints, cette nouvelle série marque une évolution vers l’affirmation de la figure. Le titre, Un corps qui tient, suggère autant la résistance de l’individu face au monde que la possibilité de s’appuyer sur l’autre. L’exposition sonde cet ancrage, la façon dont une présence parvient à garder sa structure, sa tenue, lorsque les contours se délient.

Dans ce corps-à-corps pictural, Tatiana Gorgievski interroge ce qui se joue dans l’interaction : l’identité, les affects et le lien à l’autre. Le corps devient un appui, un ancrage mutuel dans la représentation amoureuse ou sexuelle, mais il peut aussi devenir le lieu d’un arrachement. Les personnages, bien que dépourvus de membrane protectrice, ne sont plus seulement menacés par la dissolution ; ils cherchent leur propre consistance à travers le contact ou la confrontation.

La palette de Tatiana Gorgievski participe de cette étrangeté vibrante, parfois presque cauchemardesque. Elle déploie des teintes acides et des bleus spectraux, qui donnent à la chair un aspect presque électrique. Les carnations sont travaillées par sédimentation, maçonnées et grattées jusqu’à ce qu’un membre ou un visage finisse par s’imposer. Parfois, une fulgurance vermillon suffit à retenir la figure sur le support, marquant le point où le corps, enfin, « tient » au milieu du chaos de la matière. Qu’il s’agisse de portraits frontaux ou de compositions où les corps s’entremêlent, ces images ne montrent plus des êtres qui s’effacent, mais des présences qui habitent leur fragilité avec une force troublante. Face à ces apparitions de lumière et de chair, le spectateur n’est plus un simple observateur : il est percuté par l’énergie brute de ces êtres qui occupent l’espace avec une autorité singulière et refusent de disparaître.