À effleurer, se rompre

18 avril - 06 juin, 2026

À effleurer, se rompre
Texte par Morad Montazami, directeur Zamân Books & Curating

Golnaz Payani, « A effleurer, se rompre »

Après la peau, le temps s’arrête.
Sans elle, tout s’effondre.
Plus rien ne tient droit,
Plus rien ne s’y agrippe.

Après la peau, il n’y a plus personne.
Ni moi, ni toi, il ne reste qu’un amas de chair.
Après la peau, qui fera la différence ?
Après la peau, il faut accepter la défaite.

Ces mots lapidaires tirés d’un poème de l’artiste Golnaz Payani résonnent dans le vide – celui d’un corps troué – à la manière d’un cri aphone¹. Ils semblent tirer leur valeur poétique (leur pouvoir d’interpellation) d’un sentiment trouble et indicible : sont-ils prononcés depuis l’intérieur ou l’extérieur du corps ? Un corps qui se parle à lui-même ou qui parle à son autre ? Est-ce le dégoût ou la stupéfaction qui domine face à une telle mise à nu, voire dissection ? Autant de questions se posant fidèlement au doute craintif qui se lit sur les visages des étudiants du tableau de Rembrandt, La Leçon d’anatomie du docteur Tulp (1632). Un tableau à nul autre pareil dans l’histoire de l’art occidental pour penser les rapports entre visible et invisible, beauté et laideur, mais aussi entre voir et savoir ; à l’épreuve du corps humain se donnant comme frontière obscène, limite entre le dedans et le dehors. Il n’en reste pas moins que les mots-lambeaux de ce poème-exergue signifient un tournant majeur dans le parcours de Golnaz Payani, qu’elle localise elle-même Après la peau – du titre de son exposition précédente à la chapelle Jeanne d’Arc de Thouars. Elle qui s’est faite connaître ces dix dernières années à travers des gestes d’une grande minutie, frisant une sorte d’autisme poétique ou de folie créatrice – dessiner avec des gouttes d’eau, sculpter avec des fils de laine, filmer des plis remodelés par le vent – est passée ces deux dernières années de l’espace du cocon à celui de la dépouille.

La voici par conséquent en fin de transition entre le geste paradoxale du détissage (dans lequel elle est passée maître au point d’en avoir fait un art total et sa signature) et celui stupéfiant du dépeçage. Le fil et son ablation méthodique constituent toujours son leitmotiv mais pour en produire la métaphore tactile et charnelle de la peau. Un déplacement assez naturel : on parle de « tissu » en biologie pour désigner un ensemble de cellules regroupées en amas, le stade intermédiaire entre la cellule et l’organe. On avait cru à tort pouvoir ranger Golnaz Payani dans le champ bâtard de « l’art textile » (tellement à la mode, il en devient infiniment inactuel), qu’elle avait pourtant déjoué d’avance en sacrifiant tout son temps et sa force au détissage de motifs de toutes sortes, y compris de tradition persane (défaire, défiler, pour mieux révéler, en creux, le souvenir ou l’absence). Or la voici entrée dans une phase épidermique où se mêlent les rôles de sculptrice, chirurgienne et embaumeuse.

On pourrait dire que Golnaz Payani fait désormais de la peau, ou de l’outre-peau (comme on parle de l’outre-tombe), une question de vie ou de mort… des formes, de leur mémoire et de leur action dans le réel (on pourrait parler de vie et mort des cellules d’une œuvre d’art comme de celles d’un corps). Aussi est-il symptomatique que d’un travail sur le détissage/décadrage du tableau, de la tapisserie, de la broderie – autant d’espaces délimités, hérités du système des Beaux-arts – elle soit passée au dépeçage du corps et de sa peau, tiraillés par l’obsession de sonder leurs propres entrailles – espaces sans limite ou de la limite absolue, celle qui nous sépare de nous-même en objectivant notre propre fragilité. Avec pour conséquence directe, de voir les œuvres de Golnaz Payani déborder du cadre, passer du mur et de la cimaise à l’environnement qui nous entoure, dans une économie générale de l’espace qui la voit assumer plus que jamais son statut de sculptrice ; quand bien même sa pratique se définit au-delà de la spécificité du médium, d’abord à travers des affects et des gestes. En 2022, lors de sa participation à Asia Now, à Paris, Golnaz Payani avait présenté un large et imposant drapeau noir, composé de milliers de fils détissés, trônant souverainement au beau milieu d’une cour publique mais tombant à la manière d’un corps-martyre². Quelque chose dans cet anti-monument dépressif – hommage au mouvement insurrectionnel iranien « Femme, Vie, Liberté » – laissait donc déjà deviner le nouveau penchant anatomique de l’artiste.

La recherche de la limite entre le corps-peau ou enveloppe et le corps-chair ou entrailles³ (telle que symbolisée par le tableau de la leçon d’anatomie de Rembrandt) représente la variable d’ajustement d’une certaine sculpture contemporaine : les œuvres anthropomorphes hyperréalistes de Ron Mueck nous fascinent par leur faculté à reproduire parfaitement la peau-enveloppe en ne laissant rien transparaître de la chair ; celles de Berlinde de Bruyckere nous tétanisent dans une certaine confusion, ou transgression, entre peau et chair ; enfin celles de Anita Molinero, qui ne représentent pas des corps, semblent attenter à l’enveloppe de matériaux comme le plastique ou la résine, pour en révéler la chair. Dans cette généalogie de sculpteur.ices chirurgicaux, les œuvres récentes de Golnaz Payani prennent le risque de l’indécence et de l’impureté, celui de fusionner expérience intérieure et extérieure ; mettre à bas les systèmes immunitaires et les effets cosmétiques, tout en jouant de l’ambiguïté érotique propre aux pouvoirs de l’informe : au-delà des distinctions binaires et catégorielles (masculin/féminin, vertical/horizontal, mort/vivant…), la peau devient un site d’effraction de tous les désirs physiques et de tous les risques métaphysiques ; « à effleurer, se rompre », comme nous y intime le titre de sa présente exposition.

Les dispositifs-installations (avec leurs montants en métal) à travers lesquels Golnaz Payani nous donne à voir/toucher ses sculptures-peaux étendent le domaine des arts visuels et du spectacle anatomique à celui d’une scène de théâtre destinée à des acteur.ices fantômes. En l’occurrence, les moulages de pieds et de mains disséminés entre les lignes des structures métalliques et des tissus-chair (réalisés par l’artiste sur des personnes du troisième âge rencontrées lors de sa résidence et exposition récente à Thouars) encouragent cette impression d’une mise en scène sourde et sans visages. Des reliques, ex-voto, corps-fragments qui évoquent alternativement le désir et la défaite à faire corps. Les structures en métal procèdent aussi bien par mise en abîme (le tissu-chair se greffe à elles, redoublant l’effacement de la limite entre dedans et dehors) que par mise à distance (en nous donnant l’impression que le tissu-chair ne pourrait pas être porté par des mains humaines) ; et enfin par remise en forme (la structure en métal redonne une nouvelle forme au tissu-chair informe). Ces structures en trois dimensions, autant présentoirs de l’inmontrable que cages imaginaires, rappellent avec persistance d’autres images au sein desquelles la deuxième et la troisième dimension semblent se tresser l’une dans l’autre ; notamment les nombreuses peintures de Francis Bacon qui voient ses personnages écorchés s’inscrire dans une double perspective : celle du champ pictural et celle des structures minimalistes qui s’y invitent comme des squelettes d’espace architectoniques.

Le contact ou la déposition (au sens christique) des tissus-chair sur les structures prennent différentes significations : linge étendu, nappe posée, linceul tiré, corps crucifié (le corps est à la fois omniprésent et fondamentalement absent)… mais peuvent aussi s’en extraire pour rejoindre le mur ou se suspendre au plafond. Dès lors, cette peau arrachée à son refuge (corporel ou théâtral), tombante dans le vide et défiant l’apesanteur, ressuscite une image-archétype de la culture occidentale et de la science anatomique du 16e siècle : la figure de l’écorché vif présenté par Juan Valverde de Amusco dans son traité illustré Historia de la composicion del cuerpo humano (publié à Rome en 1556). Cette figure qui arrache sa propre enveloppe, brandissant sa peau de la main droite, un couteau de dissection dans la main gauche, exhibant ainsi son corps-chair. Elle trouverait sa source d’inspiration dans le personnage de Saint Barthélémy (qui se présente exactement de la même façon, sa propre peau dans la main gauche) peint par Michel-Ange entre 1534 et 1541 dans la fresque du Jugement Dernier au sein de la Chapelle Sixtine (Rome). Il est remarquable que Golnaz Payani parvienne à interférer dans une iconographie aussi ancienne de la figure de l’écorché vif, à travers la matière textile en tout et pour tout, sans aucun autre artifice, si ce n’est sa manière de teinter le tissu à l’oxyde de fer. Ce dernier qui donne aux tentures de Golnaz Payani leur aspect troublant, vivant et sanguin, se veut un artifice organique ; qu’il renvoie à l’eau rougeâtre de sources comme le Rio Tinto, près de Nerva, en Espagne, où est forte la concentration en oxyde de fer ou à la présence de fer dans le corps et le sang humain⁴.

Dans un montage visuel théorique, volontairement anachronique et intempestif, Golnaz Payani rapproche la figure de l’écorché vif de Michel-Ange et de Valverde de Amusco (16e siècle) de celle de Ahou Daryaei ; l’étudiante iranienne qui s’était dévêtue en novembre 2024 dans la cour de l’université Azad de Téhéran, en signe de protestation contre le harcèlement des gardiens de la révolution, qui est devenue une icône du mouvement « Femme, Vie, Liberté » (deux ans après la mort de Mahsa Amini)⁵. Ce mouvement féministe-révolutionnaire qui a démontré sa force et son efficacité – notamment en obtenant le droit informel pour les femmes de ne plus se voiler dans l’espace public, une victoire immense quelle que soit sa précarité – vient pour ainsi dire embrasser et maximiser des décennies de luttes des femmes en Iran pour leur liberté à disposer de leur corps et vivre dans l’auto-détermination ; contre le joug patriarcal et religieux imposé depuis la révolution de 1979. Golnaz Payani qui a vécu en Iran, toute sa scolarité et ses années universitaires, jusqu’à ses 23 ans, a connu concrètement ces combats qui peuvent prendre des formes publiques, politiques mais aussi intimes et personnelles. Bien que soumises collectivement à un pouvoir autoritaire dont l’ADN est en quelque sorte l’oppression des femmes, chacune vit subjectivement le fait de couvrir son corps et sa tête avec un tissu spécialement dédié. Golnaz Payani, elle, se replonge dans cette première vie, avant l’exil en France, en se remémorant l’expérience, comme si ce tissu devenait non pas une seconde peau, mais la peau elle-même voire une extension du corps. D’où la question qu’elle continue à se poser symptomatiquement, jusqu’à aujourd’hui et qui résonne encore quand on regarde ses derniers travaux : « Avons-nous gagné quelque chose, comme une peau supplémentaire, ou avons-nous perdu quelque chose, le corps ? »

C’est aussi la question qui se dégage des tableaux-peaux également présentés dans cette exposition. Ces derniers nous déplacent des ambiguïtés de l’espace théâtral à la centralité et l’évidence du mur ; un déplacement à priori déjoué par cette autre série de Golnaz Payani dans laquelle des tissus et collants en nylon (dérivé ou byproduct du pétrole) sont superposés et étirés comme une toile d’araignée (qui remplace la supposée toile de peinture). Celle-ci donne forme à un tableau lui-même pas exactement accroché au mur mais légèrement décroché (grâce à un système de crochets au dos du tableau). Les tableaux-peaux semble jouer avec notre capacité à voir « à travers », c’est-à-dire notre vision archéologique ou « scannaire », à travers les couches de tissus ou les fibres de chaque tissu… Jouer avec notre capacité à créer des palimpsestes de mots et d’images dans notre esprit, jusqu’à ce qu’ils ne forment plus qu’une trame sans début et sans fin. Les tableaux-peaux de Golnaz Payani sont comme des extensions du corps et une ablation du corps tout à la fois. Ils ravivent le souvenir paradoxal de se couvrir à l’excès pour mieux se découvrir, de disparaître pour mieux réapparaître. Objets ambigus et ambivalents, ces œuvres cultivent la symbolique du secret, le trauma du non-dit (de ce qui a été recouvert), le geste rituel de recouvrir un corps pour la mise au tombeau, mais aussi l’exubérance et l’ironie de l’empaquetage à l’infini et du contenant sans contenu.

Bien que soumise au pouvoir purement coercitif du voile par la République islamique d’Iran, chaque individu finit par développer ses stratégies de subversion et de survie face à ce pouvoir relativement homogène mais non dénué de failles. Naturellement le port du voile islamique a connu des inflexions et des subversions depuis 1979, il a forgé des générations de militantes momentanément silencieuses qui ont intériorisé les pires humiliations et brimades avant un jour de sortir manifester dans les rues et de retirer leur voile – ou de se couper les cheveux – au péril de leur vie. Ce n’est ainsi pas un simple corps dénudé que dévoile Ahou Daryaei dans son geste transgressif de dévoilement mais bien l’outre-peau d’une écorchée vive. Ce ne sont pas que des lambeaux de tapisseries que Golnaz Payani démembre patiemment pour atteindre les abîmes de la vision à travers les fibres du tissu-chair et de la peau écorchée ; mais des pans entiers de mémoire familiale, sociale et anthropologique qu’elle assume de réduire en cendres qui forment des membranes-étendards d’un corps en lutte.

¹ Poème intitulé « Après la peau, il n’y a personne », écrit à l’occasion d’une résidence et de l’exposition Après la peau dans la ville de Thouars, La Chapelle Jeanne d’Arc, Centre d’Art Contemporain d’Intérêt National, 11 octobre 2025-04 janvier 2026.
² Extrait du texte écrit par Golnaz Payani en accompagnement de l’installation Emporté par le vent, 2022.
³ Paul Valéry, extrait de L’idée fixe, 1931.
⁴ Les globules rouges sont les cellules sanguines majoritairement présentes dans le plasma. Ils contiennent l’hémoglobine, elle-même composée de fer. C’est grâce à ce dernier que le sang peut transporter l’oxygène dans le corps humain. C’est aussi pour cette raison que le sang est réputé pour avoir un goût de fer prononcé.
⁵ « Une étudiante harcelée par la police des mœurs à cause de son hidjab ”inapproprié” n’a pas reculé. Elle a transformé son corps en manifestation », a réagi la journaliste Masih Alinejad sur son compte X.